Responsabilités et violences envers les femmes

Katja Smedslund

Presque un tiers de toutes les femmes ayant eu une relation de couple y ont été confrontées; il s’agit de la première cause de mortalité chez les femmes âgées entre 19 à 44 ans dans le monde, devançant la guerre, le cancer et les accidents de la route.

De quelle pandémie parle-t-on ici?

Ces statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2013) et du Conseil de l’Europe (COE, 2009) sur la violence conjugale sont aussi alarmantes que méconnues. Il est temps de responsabiliser tant collectivement qu’individuellement à propos de ce fléau qui touche de manière universelle de trop nombreuses femmes.

Des violences, des discriminations et des injustices envers les femmes continuent à être perpétrées dans un silence relatif, les médias et les journaux se limitant souvent à des mentions aussi réductrices et erronées que « drames passionnels ». Les violences conjugales ou les homicides conjugaux ne sont que rarement clairement nommés ou définis en tant que violences et tendent à être classés dans les faits divers, comme le démontre encore trop souvent le traitement journalistique notamment en France ou au Québec. De plus, même si certaines législations prennent davantage en considération les femmes victimes de violences, en instaurant notamment des définitions plus précises, elles demeurent souvent incomplètes ou pas assez précises selon les types de violences répertoriées. Que faire pour briser ce silence? Et comment expliquer qu’au XXIe siècle, autant de crimes demeurent impunis ou, pire, sont parfois légitimés par les gouvernements en place? Quelle est la part des responsabilités individuelles et collectives dans leur perpétuation? Comment redonner du sens et du poids à cet outil de conscientisation afin de renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes?

Autant de questions qui se posent dans un contexte politique et social où différentes formes de violences se multiplient malgré les avertissements lancés par les Nations Unies et d’autres instances internationales appelant à responsabiliser les États, les pouvoirs en place ou les individus. Les Nations Unies avaient d’ailleurs défini le rôle des États dès 1995, lors de la conférence de Pékin, en rappelant que la responsabilité des États est engagée relativement aux actes de violence par des agents publics ou privés au cas où ces derniers ne prendraient pas de mesures rapides pour prévenir la violation des droits, pour enquêter, punir et fournir une aide aux victimes (Nations Unies, 1995).

Responsabilités et violences envers les femmes

Katja Smedslund est codirectrice de l’ouvrage Responsabilités et violences envers les femmes, paru le 30 avril 2014.

Nombreux sont également les organismes de défense des droits humains ou des droits des femmes qui pointent les aberrations existant dans les textes officiels ou les pratiques. La Cour d’appel de l’Ontario dans la cause Bedford rappelle la dangerosité de la prostitution dans presque toutes les circonstances et le Parlement de l’Union européenne recommande l’adoption du modèle nordique criminalisant les clients et les proxénètes et pourtant l’achat de prostitution demeure une activité non sanctionnée légalement au Canada comme dans plusieurs autres pays du monde. Par ailleurs, le Conseil du statut de la femme (CSF) s’insurge notamment depuis quelques temps contre une modification du guide de pratique de la Société des obstétriciens gynécologues du Canada (SOGC), qui laisse une possibilité à la pratique de la réinfibulation vaginale. Le CSF rappelle ainsi qu’aucune violence ne peut être perpétrée au nom de l’honneur ou de quelque différence culturelle que ce soit. Plusieurs exemples dans l’actualité internationale récente illustrent aussi les défaillances et les lacunes des instances étatiques, révélant au passage le caractère universel du phénomène. En effet, tout récemment, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, condamnait l’enlèvement des écolières au Nigeria par le groupe islamiste Boko Haram au nom du refus de l’éducation à l’occidentale, et appelait à une libération immédiate des filles dans l’État de Borno, situé dans le nord-est du pays. Que penser du projet de loi visant à légaliser la pédophilie en plaçant l’âge de mariage des jeunes filles à 9 ans en Irak, tout en autorisant le viol conjugal? Des organisations de défense des droits des femmes se mobilisent contre ce texte qui représente selon ces dernières «un crime contre l’humanité». Par ailleurs, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) tire la sonnette d’alarme en pointant le nombre d’agressions sexuelles en public dont sont victimes les militantes en Égypte. Des violences sur lesquelles les gouvernements ferment les yeux, évinçant ainsi les femmes des débats publics et politiques.

Alors, malgré le sens puissant qui émane du concept des responsabilités et bien que l’on fasse souvent appel aux responsabilités lors de discours officiels, étatiques ou sociaux référant aux violences faites aux femmes, un investissement insuffisant sur le terrain, des mesures inadéquates ou même parfois contraires aux droits humains les plus fondamentaux ne permettent pas toujours de répondre aux besoins réels des femmes victimes de violences. La faible application des lois, les lacunes en matière de suivi des politiques et les contradictions entre certaines législations rappellent que les violences faites aux femmes demeurent un thème peu prioritaire et que les moyens alloués sont donc par conséquent souvent insuffisants.

Certaines avancées méritent toutefois que l’on s’y attarde. La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, adoptée le 11 mai 2011 à Istanbul par le Conseil de l’Europe, prévoit de protéger les femmes contre plusieurs formes de violence. C’est le premier instrument européen juridiquement contraignant, offrant un cadre juridique complet pour la prévention de la violence et la protection des victimes, avec comme objectif de mettre fin à l’impunité des auteurs de violences. La convention établit un mécanisme de suivi précis (le GREVIO) afin d’assurer la mise en œuvre effective et responsable de ses dispositions par les États l’ayant ratifiée. Ce type de mesures ouvre la voie à d’autres initiatives et progrès au bénéfice des femmes victimes de violences dans le monde.

Bibliographie

Nations Unies (1995). Rapport de la 4e Conférence mondiale sur les femmes, Conférence de Pékin : Conférence mondiale des Nations Unies sur la Femme, Plate-forme d’action de Beijing et Déclaration de Beijing, New York, Département de la coordination des politiques et du développement durable des Nations Unies.

Conseil de l’Europe (2009). Sandra Barnes : «J’exhorte toutes les collectivités territoriales à s’engager dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes», <https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?id=1543829&Site=DC>, consulté le 12 avril 2014

Organisation mondiale de la Santé (2013). Estimations mondiales et régionales de la violence à l’encontre des femmes : prévalence et conséquences sur la santé de la violence du partenaire intime et de la violence sexuelle exercée par d’autres que le partenaire, <http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/85242/1/WHO_RHR_HRP_13.06_fre.pdf>, consulté le 1er avril 2014.

Katja Smedslund, docteure en histoire contemporaine (mention politiques européennes), mène des recherches depuis une dizaine d’années sur les violences faites aux femmes sur les plans sociologique, politique et historique. Sa thèse portait plus particulièrement sur les violences conjugales en Europe.

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